« Le smartphone est la seringue moderne, qui nous délivre une dopamine digitale 24/24 ». — Dr Anna Lembke, professeure de médecine de l'addiction à la Stanford School of Medicine et auteure de l'ouvrage Dopamine Nation
Un point de départ indispensable : on présente couramment la dopamine comme l'hormone du plaisir. C'est inexact sur deux plans. Premièrement, il s'agit d'un neurotransmetteur. Deuxièmement, il faut le considérer avant tout comme le neurotransmetteur de la récompense. Et pour qu'il y ait récompense, il faut un objectif, un effort, puis le plaisir de la récompense obtenue.
On comprend dès lors que l'accès illimité et permanent à des shots de dopamine, via le scroll sur les réseaux sociaux (dont le modèle économique consiste à vendre de la publicité en captant l'attention sur un écran), entraîne plusieurs conséquences lourdes :
- La perte du sens de l'effort : le cerveau est habitué à obtenir sa récompense sans produire d'effort.
- La baisse de la capacité d'attention : le cerveau est conditionné à passer vite à un nouveau stimulus pour obtenir sa récompense.
- La procrastination.
- Une anxiété accrue : on n'atteint pas ses objectifs tout en observant sur les réseaux des trajectoires qui semblent réussir sur tous les plans.
Pour un dirigeant, ces états sont l'exact opposé de la posture d'exemplarité, et donc de tout leadership. Une attention fragmentée, une tolérance à l'effort en baisse et un fond anxieux dégradent directement la qualité de la prise de décision et la tenue en réunion de Comex.
Voici, sous l'angle de l'accompagnement de dirigeants, les points qui me semblent décisifs dans Dopamine Nation :
- Le rôle de la dopamine dans l'équilibre plaisir – souffrance.
- Les leviers physiologiques à activer pour restaurer ses niveaux de dopamine et soutenir sa capacité de leadership.
Le rôle de la dopamine dans l'équilibre plaisir – souffrance
La dopamine est une molécule produite dans le cerveau. C'est un neurotransmetteur. Il est essentiel à l'expérience du plaisir, de la récompense et de la motivation. Les actions qui procurent du plaisir libèrent de la dopamine dans le circuit de récompense du cerveau, un circuit neuronal très spécifique. Plus la quantité de dopamine libérée est élevée, plus le comportement peut devenir addictif.
Une autre découverte des neurosciences est particulièrement éclairante : le plaisir et la douleur sont localisés dans la même zone du cerveau. Ce sont les mêmes régions qui traitent l'un et l'autre, et elles fonctionnent comme les côtés opposés de deux forces qui doivent trouver un équilibre, à la manière d'une balance à bascule. Cet équilibre représente la façon dont nous traitons notre rapport au plaisir et à la douleur.
Lorsque nous éprouvons du plaisir, nous obtenons une petite libération de dopamine dans le circuit de récompense et la balance penche du côté du plaisir. Lorsque nous éprouvons quelque chose de douloureux, comme poser le doigt sur une plaque chauffante, la balance penche du côté de la douleur.
Mais l'une des règles universelles est l'équilibre. Et notre balance plaisir / douleur refuse de rester déviée trop longtemps d'un côté ou de l'autre. En conséquence, le cerveau va œuvrer pour restaurer ce que l'on appelle l'homéostasie, c'est-à-dire le retour à un équilibre après un excès dans un sens ou dans l'autre. Cela a de très nombreuses implications sur nos comportements d'addiction et notre gestion du stress.
Concrètement, le câblage reptilien primitif de notre cerveau n'est pas adapté à notre monde moderne d'abondance. Le cerveau doit en permanence rétablir l'homéostasie, l'équilibre.
Pourquoi la résistance échoue
Lorsque je fais quelque chose qui me procure du plaisir, comme manger un carré de chocolat ou regarder des stories sur Instagram, cela libère de la dopamine. Dans la voie de la récompense, ma balance penche du côté du plaisir et je me sens bien. Mais immédiatement après, le cerveau s'adapte à cette augmentation en régulant à la baisse ma propre production et transmission de dopamine.
La mécanique d'adaptation neurologique vient alors appuyer du côté de la « souffrance » pour ramener l'équilibre. C'est ce mécanisme du « je n'ai plus faim mais je dois prendre un autre carré de chocolat » (le même schéma vaut pour la pizza ou les frites). L'équilibre ne se réajuste pas instantanément : c'est précisément l'intervalle pendant lequel je dois être capable de résister au carré suivant. Et plus je cède, moins je suis capable, chimiquement, de résister à un plaisir immédiatement accessible.
Si j'attends suffisamment longtemps, l'envie passe et l'équilibre (l'homéostasie) se rétablit. Mais si je cède à la sollicitation, ce qui devient un automatisme dans une économie d'abondance, alors j'accumule de plus en plus de pression du côté de la souffrance. J'entre dans un état de déficit en dopamine, soit un cerveau en addiction.
Désormais, j'ai besoin de cette pizza (alors que je n'ai plus faim), de regarder un épisode de série supplémentaire (alors qu'il est déjà 2 h du matin), non pas pour me sentir bien, mais simplement pour rétablir un niveau d'équilibre. Et si je ne cède pas, j'éprouve les symptômes de sevrage propres à toute substance addictive : anxiété, irritabilité, insomnie, pensées qui me convainquent que je dois obtenir ma dose, voire état dépressif. C'est ce que l'on nomme le « craving ». Pour un dirigeant, ce mécanisme se joue chaque soir entre le téléphone et le sommeil, et chaque journée au prix d'une attention déjà entamée.
Les leviers physiologiques qui restaurent vos niveaux de dopamine et soutiennent votre leadership
L'hormèse est un terme grec qui signifie « mettre en mouvement ». Il faut intégrer une réalité simple : nous sommes un écosystème. Un problème d'ordre mental ne peut pas se résoudre par le seul mental. Einstein l'a formulé clairement : on ne résout pas un problème avec les mécaniques qui l'ont engendré.
C'est l'une des raisons pour lesquelles un accompagnement qui se limite au registre mental atteint vite ses limites. On ne développe pas sa capacité de leadership par la seule gymnastique intellectuelle. Il faut une stimulation physiologique.
Prenons aujourd'hui un seul exemple (il en existe d'autres selon le profil) : le froid.
En nous exposant intentionnellement à des stimuli perçus comme douloureux, d'intensité légère à modérée, comme une douche froide, nous agissons favorablement sur le corps. Pourquoi ?
Parce que le corps détecte une douleur et le cerveau se met alors à augmenter, à intensifier la production des neurotransmetteurs et hormones qui nous font nous sentir bien.
C'est une mécanique puissante : au lieu de consommer des sources extérieures (médicaments, stimulants), nous les produisons nous-mêmes. Se placer sous l'eau glacée revient à déclencher une pharmacie interne très efficace. Les études montrent qu'une immersion dans un bain d'eau glacée pendant une heure fait monter progressivement les niveaux de dopamine dans le cerveau, et surtout que ces niveaux restent élevés plusieurs heures après la sortie de l'eau.
Là où le mécanisme devient réellement intéressant, c'est qu'il existe une manière d'obtenir naturellement notre dopamine, en la payant d'avance par une action que le cerveau perçoit comme douloureuse. Le jeûne intermittent en est un autre exemple.
Et puisque nous évoluons dans une société de plus en plus fragile sur le plan mental (abondance de l'offre et de la consommation, quête du confort à tout prix), le seuil de ce que nous percevons comme une « souffrance » s'abaisse continuellement.
Gérer ses niveaux de dopamine est une source d'équilibre physique et mental. La performance d'un dirigeant en dépend directement. Leadership et dopamine fonctionnent ensemble.
